Messieurs les militaires, de quoi parlez-vous ?

Le 21 avril 2021, vous autres, généraux et officiers, anciens serviteurs de la patrie et des corps armés, avez publié une tribune appelant à …

Je dois bien avouer, messieurs, que je ne comprends nullement les réactions d’indignation, qu’elles soient sincères ou affectées, notamment au sein de la classe politique. Même après une relecture attentive de votre prose, je ne comprends pas davantage ce que sont les bénéfices espérés par Marine LE PEN.
Ce qui se trouve en revanche à la portée de ma compréhension, c’est la signification symbolique de sa date de publication, triste anniversaire de la qualification de Jean-Marie LE PEN et du Front national pour le second tour de l’élection présidentielle de 2002.

À cette époque, force est de considérer que les Françaises et les Français avaient une conscience bien plus grande de la gravité d’un tel événement.
S’il faut vous rendre un honneur, c’est celui d’être parvenu, à coup de titres ronflants, que ce soit celui de général ou de gouverneur de je-ne-sais-quoi, à faire passer pour un brûlot ce qui s’apparente au mieux à la première dissertation d’un lycéen à la plus malhabile. Soulignons néanmoins que Valeurs Actuelles, dont on ne sait si ses feuilles de choux n’auraient pas davantage leur place dans un champ que dans un porte-revues, y est pour beaucoup dans ce tour de gibecière.

Avec la même bienveillance que celle dont vous cherchez à vous draper en préambule de votre tribune, je vous dis : vous avez doublement échoué. Vous avez échoué car, en voulant insuffler un esprit patriotique – ce qui est pourtant louable en soi – vous n’êtes parvenus qu’à attiser un peu plus la discorde. Vous avez encore échoué, car, malgré l’attachement que vous lui déclarez, vous ne parvenez pas à comprendre ce qu’est la France.

Votre exercice d’inventaire des difficultés que rencontre notre pays est vain, en ce que l’ensemble des responsables politiques, depuis l’extrême-droite jusqu’à l’extrême-gauche les ont parfaitement identifiées. Si elles étaient si simples à résoudre, croyez-bien que nous y aurions mis un terme depuis bien longtemps.
Piochons parmi les sujets que vous évoquez le « racialisme, [l’]indigénisme et [les] théories décoloniales », les questions de représentations iconographiques, ou encore l’islamisme. Tout cela relève de la problématique de l’identité française, et nous pousse à nous interroger : de quelle manière se sentent certains de nos concitoyens au sein de la République ? Comment certaines blessures, toujours ouvertes car incorrectement traitées, les maintiennent-ils dans le passé ? Pourquoi ressentent-ils une forme de mépris à l’endroit de leur histoire personnelle et familiale ? Pourquoi se sentent-ils insultés en se figurant une statue de Colbert trônant à l’Assemblée nationale ? Pourquoi la commémoration de Napoléon Bonaparte leur semble-t-elle être un non-sens ? Pourquoi ces tensions permanentes entre la France et l’Algérie ?

Ne vous en déplaise, il n’y a aucune pertinence à croire en une Histoire de France qui serait la même pour tous les Français. Tant la construction de ce qu’elle est aujourd’hui que ses particularités géographiques l’interdisent. Selon que nous soyons bretons, parisiens, guadeloupéens, calédoniens ou encore alsaciens, le regard que nous portons sur notre pays n’est pas le même que celui des autres ; toutes et tous, nous sommes autant de fragments de France, que nous rendons riche de nos histoires et parcours personnels.

Le fait que nous formions une nation une et indivisible ne découle jamais que du fait que nous acceptons ces multiples différences, qu’elles soient grandes ou petites. C’est ce consensus qui doit nous permettre de faire converger ces histoires et ces points de vue ; à l’inverse, tout ce qui nous en éloigne contribue d’autant à fracturer ces liens fraternels. À cet égard, honorer des figures historiques en accord avec les sensibilités de chacun, représentant chacun, apparaît comme indispensable.

Quant à nos banlieues, s’il ne s’agit pas de retracer l’historique de leur création et de leur peuplement, elles accueillent, au-delà des « hordes », des personnes et des vies. En raison de votre connaissance manifestement limitée de ces territoires, vous êtes incapables de percevoir que, pour la plupart, leurs habitants sont victimes d’un système d’exclusion dont l’existence a depuis bien longtemps été reconnue par les décideurs publics. Manuel VALLS, alors Premier ministre, a pu employer avec justesse l’expression « [d’] apartheid territorial, social, ethnique » afin de désigner le phénomène qui sévit dans ces quartiers.
Pourtant, en dépit de cette marginalisation systémique, leurs habitants respectent les lois de la République, adhèrent à ses principes, et sont, plus que d’autres sans doute, victimes des bandes de voyous qui y pullulent. Pas plus que vous et moi ils ne sont des fanatiques, des terroristes ou des islamistes ; autant que vous et moi, ils sont des citoyens en droit d’exiger de l’État qu’il les protège et fasse respecter leurs droits, ni plus, ni moins.

Je ne m’attarderai pas sur le cas des « gilets jaunes », mais soulignerai toute la malhonnêteté intellectuelle nécessaire afin d’instrumentaliser cette colère de la part de Français dont la motivation première était de réclamer davantage de droits. Tout comme vous, c’est en tenant de les manoeuvrer que certains groupes factieux ont contribué à l’escalade de la violence qui est devenu le mode d’expression des plus radicalisés d’entre eux.

Enfin, et là se trouve sans doute l’aspect le plus désolant de votre tribune dont l’extrême-droite (!) se réjouit, vous entrainez l’ensemble de l’armée dans votre sillage, en ce que vous vous exprimez en qualité de militaires. À ce titre, il n’est pas exagéré de dire que vous serez responsables du fossé qui se creuse regrettablement entre les Français et ceux qui les défendent, et ce alors même qu’ils sont « prêts à mettre leur peau au bout de leur engagement ».

N’oubliez jamais que le mot « honneur » est intrinsèquement lié à celui de « loyauté », de même que celui de « patrie » est inséparable de celui « d’unité » ; et revenez à l’essence de votre engagement.

Jean François Mbaye,
Député du Val-de-Marne

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